Intervention par neurofeedback-fNIRS contre l’hyperphagie émotionnelle : caractérisation cérébrale et comportementale
Français - 2023
Ambre Goder, Médecine humaine et pathologie, Université de Rennes
Manger en réponse à ses émotions semble être un comportement ancré dans les mœurs de notre société. « Tu devrais en reprendre une part, c’est bon pour le moral ! » ; « J’ai pris du poids. Ce sont des kilos émotionnels ! ». Outre ces expressions courantes, nous pouvons citer de nombreux exemples de la vie de tous les jours où l’alimentation est utilisée dans le but d’atténuer des émotions, en particulier lorsque leur valence est négative. Par exemple, le médecin qui récompense avec une sucrerie un enfant qui a appréhendé son rendez-vous médical, les publicités télévisées plébiscitant la consommation d’une barre chocolatée après une journée de travail éprouvante en vue de se détendre, ou encore les téléfilms montrant une jeune femme consommant un pot de glace suite à une rupture amoureuse. Ancré dans nos habitudes de vie, où la modération semble être la clé de l’équilibre, ce comportement alimentaire d’apparence anodine pourrait s’avérer problématique en termes de santé publique.
Ce comportement est défini par le terme « alimentation émotionnelle » sur lequel nous allons nous focaliser tout au long de ce travail de thèse.
En effet, ce comportement d’apparence anodine peut s’avérer problématique lorsque la
modération n’est plus de mise – c’est-à-dire lorsque l’équilibre est rompu. Lorsque ce
« mécanisme de compensation », ou « coping mechanism » devient systématiquement la
stratégie d’atténuation des émotions et qu’elle devient hors de contrôle, la prise alimentaire peut devenir conséquente voire excessive. Le risque alors n’est plus de manger deux carreaux de chocolat à la fin d’une journée éprouvante, mais de consommer systématiquement la tablette de chocolat entière et ce, plusieurs fois par mois. Ce comportement pourrait alors être qualifié « d’hyperphagie émotionnelle ». Ce moyen de gestion des émotions, à long terme, pourrait ainsi tendre vers l’établissement de troubles du comportement alimentaire, appelés « TCA ».
En France, ces troubles touchent plus d’un million d’individus1. En particulier, l’hyperphagie boulimique, c’est-à-dire hyperphagie en l’absence de comportement compensatoire afin de limiter la prise de poids (contrairement à la boulimie nerveuse), touche environ 3% des femmes et 1,5% des hommes. Ce trouble est étroitement lié aux problématiques de prise de poids (i.e. obésité), dont les nombreuses comorbidités et les enjeux de santé publique ne sont plus à démontrer.
La prévention de l’hyperphagie émotionnelle semble être pertinente pour prévenir les
troubles cités ci-dessus. Parmi les mesures appliquées en France, le Programme National
Nutrition Santé (PNNS) a été mis en place en 2001 et reconduit en 2006, 2011 et 2019. Il
promeut l’amélioration de l’état de santé de l’ensemble de la population en agissant sur les déterminants majeurs de la nutrition : l’alimentation et la lutte contre la sédentarité par la promotion de l’activité physique. Cependant, bien que la relation entre émotion et alimentation soit établie dans les exemples cités précédemment, elle n’est que peu – voire pas – conscientisée par les instances de prévention en santé publique auprès du grand public. En effet, tandis que les principaux éléments de la prise en charge de l’hyperphagie boulimique comprennent le traitement les dysrégulations émotionnelles et les dimensions psychiques associées2, il n’existe pas de recommandations explicites sur la relation entre l’alimentation et l’état émotionnel dans le cadre de la prévention des TCA. Néanmoins, il est difficile de prévenir un comportement alimentaire qui n’est pas considéré comme un trouble en tant que tel, particulièrement courant chez les populations sujettes à un stress important. Par exemple chez les étudiants, en particulier
chez les femmes (Constant et al., 2018; Sze et al., 2021), ce comportement se manifeste à
hauteur de 1 à 5 événements au cours des 28 derniers jours chez environ la moitié des individus (Constant et al., 2018). Cette prise alimentaire pourrait être associée à un déficit de contrôle cognitif de la prise alimentaire, en particulier au niveau du contrôle inhibiteur et en réponse à des émotions négatives. De plus, au-delà d’une prise alimentaire perturbée, les difficultés dans la gestion des émotions sont associées à d’autres troubles tels que la dépression, l’anxiété ou encore l’usage de substances psychoactives, et se révèlent être un enjeu de santé publique. Dans ce contexte, comment pouvons-nous prévenir l’hyperphagie émotionnelle ? Améliorer le contrôle cognitif serait-il la clé pour prévenir la récurrence de ce comportement alimentaire ?
Ce projet de thèse s’inscrit dans cette problématique. Un certain nombre d’approches cognitivo-comportementales et neuromodulatrices ont été développées ces dernières années dans le cadre de la prévention et du traitement des TCA. Parmi les approches nouvelles et innovantes, le neurofeedback apparaît comme prometteur, et c’est cette stratégie nous allons évaluer par la suite.
Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une collaboration entre l’équipe EAT « Contrôle des
Comportements Alimentaires » de l’Institut NuMeCan, la plateforme d’imagerie de
l’Université de Rennes localisée dans le service de Radiologie du CHU de Pontchaillou
(Neurinfo, Université de Rennes, France) et l’équipe Empenn (Inria, Irisa), spécialisée le
traitement d’images du système nerveux central et le développement de méthodes dédiées. Des études de neuroimagerie (via l’imagerie par résonance magnétique, IRM) ont été précédemment menées en collaboration entre ces équipes mais jusqu’à présent, aucun projet n’avait été mené en commun avec une approche de neurofeedback.