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La mesure des émotions suscitées par des images de nourriture chez des femmes présentant un trouble des conduites alimentaires

Français - 2019

Milèna Leger, Psychologie, Université de Grenoble Alpes



Les troubles des conduites alimentaires (TCA), soit l’anorexie mentale (AN) et la

boulimie (BN), constituent des pathologies graves et complexes. Leur étiologie est

multidéterminée, leur comorbidité forte, leurs conséquences sévères et multiples et leur

évolution sinueuse. De plus, pour un bon nombre de patientes, les TCA représentent des

maladies chroniques en raison, notamment, de l’efficacité mitigée, à moyen/long terme, des stratégies utilisées pour les traiter ou, autrement dit, de la persistance post-suivi de certains de leurs symptômes. Parmi ceux-ci figure le maintien d’une relation perturbée avec la nourriture.

Depuis quelques années, il est reconnu que des facteurs intuitifs et spontanés,

comme les émotions, influencent fortement la prise alimentaire. Or, selon le modèle à cinq voies de Macht (2008), les émotions suscitées par les aliments, en tant que stimuli en soi, représentent la porte d’entrée de la relation unissant les affects et la prise alimentaire des individus. En fait, la valeur hédonique attribuée à une denrée prédirait la quantité qui en serait consommée en termes de grammes ou de calories ingérées. Plutôt que de s’intéresser aux émotions vécues par les patientes dans un contexte de vie général, la présente thèse se penche sur les émotions évoquées par la nourriture comme bases explicatives potentielles de la prise alimentaire inadéquate des femmes présentant un TCA. Pour ce faire, les réponses émotionnelles de participantes souffrant d’AN et de BN à la vue d’images de nourriture sont mesurées et comparées à celles de participantes sans TCA ainsi qu’à celles générées par des images d’objets.

Le premier objectif de la thèse consiste à déterminer, par le recours à des mesures

explicites/directes de l’émotion et le contrôle des biais rencontrés dans les études

antérieures sur le sujet, les réactions induites par les aliments propres aux TCA. Les

résultats révèlent que les patientes, dans leur ensemble, ont une réaction élevée de peur à la vue des images de nourriture soumises. Cette réaction s’avère spécifique, c’est-à-dire non attribuable à un manque d’uniformité des stimuli exposés, à l’état interne des participantes (faim, symptômes affectifs préexpérimentaux), à leurs connaissances nutritionnelles et à la présence, chez elles, d’une sensibilité globale plus élevée au dégoût et/ou d’une capacité générale réduite à éprouver du plaisir. De façon plus détaillée, chez les femmes avec AN, tous les aliments, peu importe leur valeur calorique, engendrent une réaction élevée de peur, alors que chez celles avec BN, une telle réaction n’est observée que pour les denrées/mets à haute densité énergétique.


Le deuxième objectif de la thèse cherche à valider, par l’adoption de mesures

implicites/indirectes, les réponses émotionnelles précédemment recueillies. L’usage de

méthodes implicites vise à contourner les biais expérimentaux liés aux mesures explicites et aider à faire la lumière sur l’ambiguïté présente dans la littérature quant aux réactions émotionnelles directes et indirectes des patientes avec BN. Afin d’éviter de soumettre les participantes à des enregistrements physiologiques intrusifs, et sachant que les émotions modulent l’estimation de la durée de présentation de divers stimuli, une perspective fondée sur des jugements temporels est adoptée. Les résultats révèlent que les femmes avec AN surestiment la durée de présentation des images de nourriture soumises par rapport à celle d’images d’objets. Cette surestimation est aussi observée en comparaison aux jugements fournis par les femmes avec BN. Ces dernières, toutefois, ne montrent aucune distorsion temporelle lorsque des images d’aliments sont présentées. L’effet de surestimation des durées de nourriture par les patientes souffrant d’AN est interprété comme étant la conséquence d’une réaction de peur, laquelle se révèle à nouveau être un élément caractéristique de la pathologie des participantes.

Considérés dans leur globalité, les travaux de la présente thèse démontrent que la

nourriture, en tant que stimulus distinctif, est génératrice d’une peur intense chez les

femmes souffrant d’un TCA. Puisque la peur suscitée par un aliment/mets conduit à son

rejet – et que plus cet aliment/mets est évité, plus la peur qui lui est associée grandit et se cristallise – la thèse souligne l’importance de prendre en considération, de manière

spécifique et exhaustive, la question de la peur de la nourriture dès le début de la prise en charge des patientes. À cet égard, comme complément aux thérapies déjà validées pour l’AN et la BN, l’inclusion de stratégies utilisées pour le traitement des troubles anxieux (p.ex., exposition graduée, prévention de la réponse) constitue une voie intéressante.

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